Catégorie : Intelligences atypiques

  • Le prix de la traduction

    Le prix de la traduction

    Tu compliques toujours tout.

    La scène

    Qui n’a jamais entendu cette phrase en réunion ?

    « Tu compliques toujours tout. »

    Tout le monde échange.
    Les idées fusent.

    Et puis il y a cette personne.
    Elle ne dit presque rien.
    On pourrait croire qu’elle n’écoute pas.
    Elle semble ailleurs.

    Le responsable finit par l’interroger.
    Et là…
    La réponse paraît confuse.

    Elle commence par une contrainte réglementaire.

    Puis évoque un problème technique.
    Puis une conséquence budgétaire.
    Puis l’exploitation future.

    Les autres décrochent.

    « On ne parle pas de ça. »
    « Tu compliques encore les choses. »

    Alors cette personne recommence.

    Elle repart du début.
    Elle tente d’expliquer son raisonnement.
    Pourquoi elle est partie de cette hypothèse.
    Pourquoi cette contrainte entraîne cette autre.
    Pourquoi, finalement, il ne reste que deux ou trois solutions réalistes.

    Plus elle explique…
    …moins elle est comprise.

    Alors elle abandonne.

    « De toute façon, avec toutes les contraintes que nous avons, notre fenêtre de tir est très réduite. »

    Et c’est précisément à ce moment qu’on lui reproche de ne pas respecter les idées des autres.

    Pourtant, ce n’est pas ce qui s’est passé.

    Le mécanisme

    Pendant que la réunion explorait les possibilités, son cerveau avait déjà parcouru le terrain.

    Il avait testé les scénarios.

    Éliminé ceux qui ne fonctionnaient pas.

    Croisé les contraintes juridiques, techniques, financières, humaines et calendaires.

    Il ne restait plus qu’une poignée de solutions.

    Le problème n’est pas qu’elle pense plus vite.
    Le problème est qu’elle ne sait plus comment raconter tout le chemin parcouru.

    J’ai longtemps cru que le plus difficile était de comprendre un problème.
    Je me suis aperçu que le plus difficile était souvent… de traduire sa pensée.

    Enfant, j’étais dyslexique.

    Pour comprendre un texte, je devais d’abord le recoder dans un langage qui avait du sens pour moi.
    Puis, une fois la compréhension acquise, il fallait faire le chemin inverse pour restituer ce que j’avais compris.

    Avec le temps, je me demande si je n’ai pas conservé ce fonctionnement.

    Face à un problème complexe, je ne retiens pas simplement des informations.

    Je les transforme.
    Je construis un modèle.
    Je teste mentalement les hypothèses.

    Puis il faut tout redérouler pour l’expliquer aux autres.
    C’est cette traduction qui est épuisante.

    Et parfois, la décision collective prend malgré tout une direction que l’on pense mauvaise.
    Il faut alors l’exécuter loyalement.

    Voir arriver les difficultés que l’on avait anticipées.
    Puis entendre, quelques mois plus tard :
    « Pourquoi ne l’as-tu pas dit plus tôt ? »
    Alors qu’au fond, la véritable question aurait été :
    « Pourquoi ne nous sommes-nous pas compris ? »
    Pas la réflexion.


    Ce que cette scène révèle

    Le rôle d’un leader n’est pas d’imposer le mode de pensée le plus rapide.
    Il n’est pas non plus de faire taire celui qui voit plus loin.
    Son rôle est de créer les conditions pour que des personnes qui ne pensent pas de la même manière puissent malgré tout construire une compréhension commune.


    Conclusion

    La pensée n’est pas linéaire. Le langage, lui, l’est.
    Le véritable talent n’est peut-être pas de résoudre les problèmes.
    Le véritable talent est de rendre son raisonnement accessible aux autres.
    C’est peut-être cela, le leadership du nouveau monde.