Étiquette : psychologie des organisations

  • Pourquoi six directeurs avaient échoué

    Pourquoi six directeurs avaient échoué

    Il y a quelques années, on m’a confié une mission de six mois dans un établissement hospitalier.

    Avant même mon arrivée, on m’avait donné une information qui semblait tout expliquer.

    En huit ans, six responsables des services techniques s’étaient succédé.

    La conclusion paraissait évidente : le problème venait des directeurs.

    Pourtant, quelques jours sur le terrain ont suffi à me faire douter de cette explication.

    Le problème n’était peut-être pas celui que tout le monde regardait

    La scène

    Le premier matin, j’entends le chef d’équipe reprendre violemment ses techniciens.

    Des opérations de maintenance sur les blocs opératoires n’ont pas été réalisées, car le planning d’occupation avait changé.

    Je lui pose une question toute simple.

    — Comment tes techniciens, qui passent leur journée en intervention, sont-ils censés connaître en temps réel un planning affiché dans un couloir ?

    La réponse tombe immédiatement.

    — Ce n’est pas mon problème. Les informations sont accessibles.

    Cette phrase m’a marqué.

    Dans beaucoup d’organisations, on confond encore mettre une information à disposition et s’assurer qu’elle est transmise.

    Afficher un document n’est pas communiquer.

    Être responsable d’une équipe, ce n’est pas rendre une information disponible.

    C’est vérifier qu’elle est arrivée jusqu’à ceux qui en ont besoin.

    Le management par la critique

    La scène

    Quelques jours plus tard, un technicien vient voir son chef.

    Il lui explique qu’il a l’impression d’être devenu son souffre-douleur.

    Puis il termine par une phrase qui résume tout son état d’esprit.

    — Je me demande chaque matin quelle critique je vais recevoir aujourd’hui.

    La réponse du chef est immédiate.

    — À toi de me le dire.

    À cet instant, le problème n’était plus technique.

    Il devenait culturel.

    Dans certaines organisations, le management finit par reposer presque exclusivement sur la recherche de la faute.

    L’erreur devient plus importante que le travail réalisé.

    La critique devient le mode de communication normal.

    À long terme, les équipes ne cherchent plus à progresser.

    Elles cherchent simplement à éviter le reproche suivant.

    Quand le débat technique disparaît

    La scène

    J’assiste ensuite à une réunion entre les services techniques et l’équipe d’hygiène hospitalière.

    Le sujet porte sur les contrôles liés à la légionelle.

    Au lieu de discuter de la meilleure manière d’appliquer les procédures, le débat dérive vers leur remise en cause.

    J’ai interrompu la réunion.

    Les procédures hospitalières ne sont pas des opinions.

    Elles existent pour protéger les patients.

    Lorsque la sécurité est en jeu, le débat ne consiste pas à décider si une règle nous plaît.

    Il consiste à l’appliquer correctement.

    Une panne qui raconte une organisation

    La scène

    Parmi les nombreux sujets du service figurait une panne récurrente sur un adoucisseur d’eau.

    Personne n’arrivait à en identifier la cause.

    Je suis allé voir.

    Comme les autres, je n’ai rien trouvé.

    En revanche, un détail m’a intrigué.

    Dans le coffret électrique, je remarque un petit morceau de conducteur dénudé, de la même couleur que celui alimentant une électrovanne.

    Quelques semaines plus tard, après une nouvelle panne, un second morceau identique apparaît.

    Cette image me rappelle immédiatement une ancienne expérience.

    J’avais été examinateur en BEP électrotechnique.

    Pour créer une panne d’électrovanne lors d’un examen, il suffisait parfois de débrancher discrètement un conducteur puis de le remettre en place sans assurer un véritable contact.

    Quelques jours plus tard, le chef d’équipe annonce fièrement qu’il a enfin trouvé l’origine de la panne.

    Il explique être venu seul pendant le week-end afin de démonter entièrement la tête de l’adoucisseur.

    Je lui pose alors quelques questions techniques très simples.

    Qu’avait-il exactement démonté ?

    Quelle pièce était en cause ?

    Comment avait-il remplacé certains éléments d’étanchéité normalement détruits au démontage ?

    Les réponses deviennent floues.

    Puis le débat change brutalement de nature.

    On ne parle plus de technique.

    On me reproche de vouloir le harceler.

    Je n’ai jamais eu la preuve de ce qui s’était réellement passé.

    Et je n’en ai jamais cherché une à tout prix.

    En revanche, j’ai appris une chose essentielle.

    Lorsqu’une personne cesse de pouvoir défendre ses explications techniques, il arrive que la discussion glisse vers un conflit de personnes.

    Le problème n’est alors plus la panne.

    Le problème devient celui qui pose les questions.

    Pendant ce temps-là…

    Pourtant, la mission avançait.

    Nous avons recruté un ingénieur spécialisé en courant fort afin de corriger un défaut de conception majeur sur la boucle basse tension alimentant l’hôpital.

    Une opération d’environ 250 000 euros a été engagée, avec des interventions partiellement réalisées sous tension afin d’assurer la continuité de service.

    Nous avons également recruté un ingénieur travaux chargé de résorber près d’une centaine d’opérations relevant de la garantie dommages-ouvrage qui étaient restées sans suite.

    Les difficultés techniques existaient.

    Elles étaient complexes.

    Mais elles pouvaient être traitées.

    Les difficultés les plus coûteuses étaient ailleurs.

    Elles se trouvaient dans les comportements.

    Changer les personnes ou changer le système ?

    Conclusion

    En quittant cet établissement, je n’avais pas le sentiment d’avoir résolu tous les problèmes.

    Mais j’avais compris une chose.

    Pendant huit ans, on avait remplacé les responsables des services techniques.

    Jamais on ne s’était réellement interrogé sur certains mécanismes de fonctionnement qui, eux, demeuraient.

    Une organisation peut changer dix fois de directeur.

    Si elle conserve les mêmes habitudes, les mêmes postures et les mêmes mécanismes de défense, elle produira souvent les mêmes résultats.

    Changer les personnes est parfois nécessaire.

    Changer les mécanismes est presque toujours indispensable.

    C’est probablement la différence entre une organisation qui survit… et une organisation qui progresse.

  • La naissance de fausses certitudes

    La naissance de fausses certitudes

    La scène

    Combien de fois ai-je vu un élu, un directeur, un chef de service ou un maître d’œuvre répondre à une question technique en moins de trente secondes…

    Alors qu’il découvrait lui-même le problème.

    Au début, je pensais qu’ils cherchaient simplement à donner le change.

    Puis j’ai compris que le mécanisme était beaucoup plus subtil.

    La plupart ne mentaient pas.

    Ils répondaient parce que leur fonction semblait l’exiger.

    Et cet exemple, nous l’avons presque chaque fois qu’un ministre prend la parole.

    Il vient parfois d’être nommé.

    Il découvre un portefeuille, des dossiers, des enjeux, des contraintes accumulées depuis des années.

    Puis un micro se tend.

    Une question tombe.

    Et il répond.

    Le profane ne voit rien.

    Il écoute.

    Surpris, parfois admiratif.

    Les mots sont dits avec assurance.

    Le ton est ferme.

    Les formules sont suffisamment bien construites pour produire un effet d’autorité.

    Alors certains reprennent ces propos.

    Ils les répètent dans d’autres conversations.

    Ils les plaquent sur d’autres situations.

    Peu à peu, une réponse improvisée devient une vérité presque transcendante.

    Lorsqu’une fonction interdit le silence, elle finit par produire des certitudes avant de produire de la compréhension.

    Le mécanisme

    Le plus troublant, dans ce phénomène, c’est qu’il ne repose pas toujours sur un mensonge conscient.

    La personne ne se dit pas forcément :

    « Je vais tromper mon auditoire. »

    Elle fait quelque chose de plus ordinaire, et peut-être de plus dangereux.

    Elle comble les vides.

    Elle dispose de quelques mots, de quelques fragments, d’une intuition, d’un souvenir, d’un élément de langage.

    Alors son cerveau relie tout cela.

    Il fabrique une explication.

    Il donne une cohérence à ce qui n’en a pas encore.

    Et parce que cette explication semble tenir debout, celui qui la produit peut finir par y croire lui-même.

    C’est là que le piège se referme.

    La sincérité n’est pas une garantie de vérité.

    On peut dire quelque chose avec conviction, sans mentir volontairement, et pourtant être complètement à côté du sujet.

    Ce que cette scène révèle

    Ce mécanisme ne concerne pas seulement les ministres.

    Il existe partout où une fonction donne l’illusion que celui qui l’occupe doit savoir.

    Le maire à qui l’on pose une question technique.

    Le directeur qui ne veut pas paraître dépassé.

    Le chef de service qui sent son autorité fragilisée.

    Le maître d’œuvre qui ne veut pas reconnaître qu’un détail lui échappe.

    Le consultant qui doit justifier sa présence.

    L’expert autoproclamé qui a compris trois mots et construit tout un discours autour.

    Dans toutes ces situations, la question n’est plus seulement :

    « Que savez-vous ? »

    Elle devient :

    « Êtes-vous capable de répondre maintenant ? »

    Et c’est précisément là que les organisations se trompent.

    Elles confondent la capacité à répondre vite avec la capacité à comprendre juste.

    À retenir

    Il existe au moins trois façons de réfléchir.

    Réfléchir pour répondre.

    C’est chercher rapidement une phrase acceptable, rassurante, présentable.

    L’objectif n’est pas de comprendre le réel.

    L’objectif est de ne pas laisser le silence s’installer.

    Réfléchir pour avoir raison.

    C’est partir d’une conclusion déjà choisie, puis chercher les arguments qui permettront de la défendre.

    La réflexion ne sert plus à explorer.

    Elle sert à consolider une position.

    Réfléchir pour comprendre.

    C’est accepter de suspendre son jugement.

    C’est poser des questions.

    C’est demander des éléments.

    C’est revenir sur les hypothèses.

    C’est parfois dire :

    « Je ne sais pas encore. »

    Cette phrase paraît faible dans l’ancien monde.

    Elle est pourtant souvent le début d’une décision solide.

    « Le silence n’est pas toujours le signe de l’ignorance. Il est parfois le temps nécessaire à l’intelligence. »

    Le mécanisme

    Dans une réunion, celui qui répond vite prend souvent l’avantage.

    Il occupe l’espace.

    Il rassure.

    Il donne l’impression d’être déjà au-dessus du problème.

    Celui qui cherche à comprendre, lui, paraît plus lent.

    Il pose des questions qui dérangent.

    Il demande des précisions.

    Il revient en arrière.

    Il relie le sujet à d’autres contraintes : techniques, juridiques, humaines, financières, calendaires, organisationnelles.

    Alors on peut le trouver compliqué.

    On peut même penser qu’il freine.

    Mais il ne freine pas nécessairement.

    Il refuse simplement de transformer une impression en décision.

    Et dans beaucoup d’organisations, c’est précisément cette prudence qui manque.

    Ce que cette scène révèle

    Une mauvaise réponse peut circuler très vite.

    D’abord parce qu’elle est simple.

    Ensuite parce qu’elle a été prononcée par quelqu’un qui occupe une fonction visible.

    Enfin parce qu’elle soulage tout le monde.

    Elle donne une explication.

    Elle ferme provisoirement le débat.

    Elle permet de passer au point suivant.

    Mais le réel, lui, ne se laisse pas fermer par une formule.

    Il revient toujours.

    Dans les coûts.

    Dans les délais.

    Dans les travaux mal pensés.

    Dans les conflits d’exploitation.

    Dans les décisions qu’il faut reprendre parce qu’elles ont été prises trop tôt.

    Le problème n’était pas l’absence de réponse.

    Le problème était d’avoir accepté une réponse avant d’avoir construit la compréhension.

    Et vous ?

    Dans nos organisations, qui protège encore le temps nécessaire pour comprendre avant de répondre ?

    Conclusion

    L’ancien monde valorisait celui qui avait toujours quelque chose à dire.

    Celui qui parlait vite.

    Celui qui semblait sûr.

    Celui qui occupait la fonction avec autorité.

    Mais le nouveau monde aura besoin d’une autre forme de leadership.

    Un leadership capable de dire :

    « Je ne sais pas encore. »

    Non par faiblesse.

    Non par hésitation.

    Mais parce qu’il sait qu’une réponse prématurée peut devenir une fausse certitude, puis une mauvaise décision.

    Réfléchir pour répondre permet de sauver les apparences.

    Réfléchir pour comprendre permet parfois de sauver le projet.

  • Le prix de la traduction

    Le prix de la traduction

    Tu compliques toujours tout.

    La scène

    Qui n’a jamais entendu cette phrase en réunion ?

    « Tu compliques toujours tout. »

    Tout le monde échange.
    Les idées fusent.

    Et puis il y a cette personne.
    Elle ne dit presque rien.
    On pourrait croire qu’elle n’écoute pas.
    Elle semble ailleurs.

    Le responsable finit par l’interroger.
    Et là…
    La réponse paraît confuse.

    Elle commence par une contrainte réglementaire.

    Puis évoque un problème technique.
    Puis une conséquence budgétaire.
    Puis l’exploitation future.

    Les autres décrochent.

    « On ne parle pas de ça. »
    « Tu compliques encore les choses. »

    Alors cette personne recommence.

    Elle repart du début.
    Elle tente d’expliquer son raisonnement.
    Pourquoi elle est partie de cette hypothèse.
    Pourquoi cette contrainte entraîne cette autre.
    Pourquoi, finalement, il ne reste que deux ou trois solutions réalistes.

    Plus elle explique…
    …moins elle est comprise.

    Alors elle abandonne.

    « De toute façon, avec toutes les contraintes que nous avons, notre fenêtre de tir est très réduite. »

    Et c’est précisément à ce moment qu’on lui reproche de ne pas respecter les idées des autres.

    Pourtant, ce n’est pas ce qui s’est passé.

    Le mécanisme

    Pendant que la réunion explorait les possibilités, son cerveau avait déjà parcouru le terrain.

    Il avait testé les scénarios.

    Éliminé ceux qui ne fonctionnaient pas.

    Croisé les contraintes juridiques, techniques, financières, humaines et calendaires.

    Il ne restait plus qu’une poignée de solutions.

    Le problème n’est pas qu’elle pense plus vite.
    Le problème est qu’elle ne sait plus comment raconter tout le chemin parcouru.

    J’ai longtemps cru que le plus difficile était de comprendre un problème.
    Je me suis aperçu que le plus difficile était souvent… de traduire sa pensée.

    Enfant, j’étais dyslexique.

    Pour comprendre un texte, je devais d’abord le recoder dans un langage qui avait du sens pour moi.
    Puis, une fois la compréhension acquise, il fallait faire le chemin inverse pour restituer ce que j’avais compris.

    Avec le temps, je me demande si je n’ai pas conservé ce fonctionnement.

    Face à un problème complexe, je ne retiens pas simplement des informations.

    Je les transforme.
    Je construis un modèle.
    Je teste mentalement les hypothèses.

    Puis il faut tout redérouler pour l’expliquer aux autres.
    C’est cette traduction qui est épuisante.

    Et parfois, la décision collective prend malgré tout une direction que l’on pense mauvaise.
    Il faut alors l’exécuter loyalement.

    Voir arriver les difficultés que l’on avait anticipées.
    Puis entendre, quelques mois plus tard :
    « Pourquoi ne l’as-tu pas dit plus tôt ? »
    Alors qu’au fond, la véritable question aurait été :
    « Pourquoi ne nous sommes-nous pas compris ? »
    Pas la réflexion.


    Ce que cette scène révèle

    Le rôle d’un leader n’est pas d’imposer le mode de pensée le plus rapide.
    Il n’est pas non plus de faire taire celui qui voit plus loin.
    Son rôle est de créer les conditions pour que des personnes qui ne pensent pas de la même manière puissent malgré tout construire une compréhension commune.


    Conclusion

    La pensée n’est pas linéaire. Le langage, lui, l’est.
    Le véritable talent n’est peut-être pas de résoudre les problèmes.
    Le véritable talent est de rendre son raisonnement accessible aux autres.
    C’est peut-être cela, le leadership du nouveau monde.