Mythophagie institutionnelle : comment un récit dévore un homme
Préambule
D’après vous : cet article est-il une fiction documentée, ou un témoignage vécu ?
Introduction – Le CV ne fait pas le poids face au mythe
Imaginez un professionnel chevronné, aux compétences largement reconnues, recruté comme chef de projets dans une structure publique. Il ne crée pas de vagues inutiles. Il structure, clarifie, anticipe les risques. Son évaluation professionnelle est excellente. Il reçoit même les félicitations de sa hiérarchie pour la clarté et la précision de ses interventions. Puis soudain, à l’issue de son contrat, il est écarté sans motif. Officiellement, son contrat n’est pas reconduit. Officieusement, un signalement aurait pesé. Mais aucun fait ne lui est opposé directement, et aucun grief ne lui est notifié. Ce n’est pas le professionnel qu’on écarte : c’est le récit construit autour de lui qui justifie son exclusion.
Partie 1 – Le vrai déclencheur : une compétence qui dérange
Dans tout système hiérarchique où les jeux d’influence dominent, l’arrivée d’un profil autonome, rigoureux et trop légitime peut gêner. Il ne remet pas en cause pour le plaisir, mais il met en lumière ce qui dysfonctionne. Il propose des corrections. Il rétablit des logiques. Et parfois, il court-circuite involontairement ceux qui, jusqu’ici, géraient sans contradicteur.
C’est dans ce contexte qu’une responsable, visiblement ébranlée par cette compétence affirmée, change de posture. Les échanges initiaux étaient fondés sur une forme de reconnaissance mutuelle. Elle confie ses fragilités, son passé, sa quête de légitimité. Elle dit un jour : « On est les mêmes ». Mais les mêmes, quand ils sont trop semblables, finissent parfois par se heurter. L’une veut paraître forte, visionnaire, incontestable. L’autre veut simplement clarifier, sécuriser, éviter les dérives.
Et c’est là que le vernis craque : un collaborateur lucide, rigoureux, devient une menace pour ceux qui fonctionnent par intuition, pouvoir relationnel, ou maîtrise des réseaux internes. À défaut de faute à sanctionner, on fabrique un écran : un signalement, un climat, un doute. Le mythe est posé. Et le mythe, bien plus que les faits, détermine la suite.
Partie 2 – Le récit : fabrication maison et loi de Brandolini
Il n’y a pas eu d’acte répréhensible. Pas de faute caractérisée. Juste une inquiétude distillée, un malaise suggéré. Des témoignages rapportés sans confrontation. Des alertes vagues, relayées sans preuve. Le récit se construit ainsi : par le flou, par les non-dits, par la peur de déranger l’ordre établi.
Un comité est saisi, mais sans cadre clair. On auditionne l’intéressé sans jamais lui préciser les griefs. On l’écoute, mais sans jamais lui dire ce qui est dit sur lui. Aucune pièce, aucun auteur cité. La direction se réserve la décision, tout en se cachant derrière les impressions remontées. C’est une procédure sans cap ni contre-pouvoir.
Et quand le professionnel demande sur quoi il est jugé, la réponse tombe : « on sait ce que vous allez dire ». Le procès est joué d’avance.
C’est ici que s’applique pleinement la loi de Brandolini : il faut une énergie colossale pour déconstruire un récit qui n’a mis que quelques rumeurs à s’ériger. On passe du statut de contributeur efficace à celui de “sujet à risque”, sans que rien ne soit écrit, acté ou vérifiable. Mais le mal est fait.
Dans un monde où le soupçon suffit à vous disqualifier, toute tentative de justification apparaît suspecte. Le récit prévaut. Il devient réalité administrative. Et il avale l’individu.
Partie 3 – Les biais cognitifs au service du confort de groupe
Une fois le récit installé, il devient auto-entretenu. Toute tentative de le contester est perçue comme une preuve supplémentaire du malaise présumé. Plusieurs biais cognitifs interviennent alors de manière synergique :
- Biais de confirmation : on sélectionne uniquement les éléments qui confirment le récit, on ignore le reste.
- Biais d’autorité : puisqu’un supérieur a validé le doute, c’est qu’il y a du vrai. Le doute devient vérité par capillarité hiérarchique.
- Biais de conformité : même ceux qui n’ont rien vu s’alignent sur la version dominante pour ne pas être marginalisés à leur tour.
- Biais d’ancrage : la première impression (le signalement) colore tout ce qui suit, même les faits les plus objectifs.
On ne parle plus de ce que fait la personne, mais de ce que les autres disent qu’elle est. L’identité professionnelle réelle est submergée par l’identité fictive, projetée, entretenue, on officialise alors son « savoir Être ».
Et plus l’institution est cloisonnée, plus ces biais se renforcent dans l’entre-soi. Il ne s’agit plus d’évaluer un agent, mais de préserver une narration qui rassure le collectif : celle d’un élément isolé, maladroit, dangereux — dont l’éviction conforte la stabilité apparente du groupe.
Partie 4 – Résister à l’effacement : pistes pour rétablir la vérité
Dans un système qui fabrique ses propres mythes pour se protéger de ce qui le dérange, il est difficile de lutter à armes égales. Pourtant, certaines postures peuvent restaurer une forme de légitimité :
- Écrire, documenter, témoigner : laisser une trace cohérente, structurée, vérifiable, permet de contrer la rumeur par la preuve.
- S’appuyer sur les principes de droit : exiger la mise en œuvre de procédures contradictoires, contester l’absence de preuves formelles.
- Mobiliser les réseaux extérieurs : syndicats, avocats, observateurs externes, permettent de sortir du huis clos institutionnel.
- Transmuter l’expérience en ressource : transformer la violence subie en matière à réflexion, à transmission, voire à engagement public.
Le récit peut avaler l’homme, mais il ne peut effacer tout ce que cet homme a vu, compris et vécu. Lorsque l’expérience est pensée, elle devient indestructible.
Et parfois, exposer le mythe pour ce qu’il est, c’est déjà le fissurer.
Conclusion – Ce que l’institution oublie
L’institution oublie souvent qu’un récit, même bien ficelé, ne peut tenir éternellement face à la réalité vécue. Elle oublie qu’un professionnel mis à l’écart injustement ne disparaît pas : il observe, il comprend, il écrit.
La mythophagie institutionnelle repose sur un mécanisme fragile : elle dévore ses éléments lucides pour ne pas avoir à se remettre en question. Mais ce faisant, elle nourrit la mémoire de ceux qu’elle tente d’effacer.
Résister, ce n’est pas seulement dénoncer. C’est transmettre. Déconstruire. Réarmer les autres. Et rappeler que derrière chaque éviction déguisée, il y a une vérité qui cherche encore à se dire.
Ce texte en est aussi le pitch d’un futur livre blanc qui racontera, entre autres, la vie d’un marché public de réhabilitation d’un immeuble d’habitation, dont la définition a été modifiée à plusieurs reprises en cours de publication : initialement conçu comme une mission de programme/faisabilité, il s’est vu enrichi d’une mission de maîtrise d’ouvrage, puis reconfiguré en marché global de performance (MGP). Cette instabilité conceptuelle a abouti à une impasse : l’impossibilité de constituer un comité d’évaluation suffisamment compétent pour en assurer la notation. Le marché a pourtant été attribué, sans qu’aucune compétence réelle de suivi ne soit garantie — ne serait-ce qu’en matière de commissionnement.
Mais ce marché n’est qu’un exemple, parmi d’autres, de ce qu’a vu cet homme. Et de ce qu’il a tenté, lucidement, de prévenir ou d’enrayer. C’est aussi cela, la mythophagie : l’effacement de celui qui voulait empêcher les dérives, et dont le silence arrangeait mieux que l’analyse.
